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22 janvier 2010 5 22 /01 /janvier /2010 23:58
Méfie-toi de ce que tu désires, tu pourrais fort bien l'obtenir.

Ca, c'est la maxime de votre vieux mentor qui vous trotte dans la tête tandis que vous regardez les deux gusses du marketing qui vous ont fait enfermer, le dessinateur et vous, dans une pièce phoniquement isolée, et qui vous envisagent d'un oeil torve. Et d'un air un peu las, il faut bien le dire.

Faut les comprendre.

Ils n'avaient rien demandé, eux. L'ordre est venu de plus haut, de vous prendre en charge, votre projet, le dessinateur et vous, et de s'assurer que ce que vous trafiquez dans votre coin depuis deux ans commence à rapporter de l'argent. On leur aurait demandé leur avis, ils auraient effectué un salutaire retour aux fondamentaux et se seraient reportés à la règle numéro un, et ils seraient repartis vendre les plus grosses cash machine de l'éditeur, de celles qui leur assurent de doubler leurs primes sur objectif et de continuer à rouler en Porsche break.

Mais non.

Il a fallu qu'un éditeur ait cette lubie de leur refiler dans les pattes les deux énergumènes qui les regardent avec de grands yeux brillants, comme s'ils avaient vu la Vierge. Eux, en retour, voient des mois difficiles en perspective de l'autre côté de l'immense table de réunion. Car ils savent pertinemment comment cela va se passer.

Bien malgré leur volonté, ils vont créer des monstres.


Par nature, les auteurs débutants ont la même dose de scrupules qu'un troupeau de rats à moitié crevés, et un sens des réalités que le mot "bouffées délirantes" peinerait à décrire. Et ça ne va pas s'arranger avec le temps.

Ils en ont tellement bavé des ronds de chapeau par le passé, encaissé tellement de coups, de refus cinglants non argumentés, de silence sans fin et de ce mépris froid comme la mort de directeurs de collection confortablement installés en haut de la chaine alimentaire, qu'ils vont - presque - bien légitimement vouloir prendre leur revanche sur le monde entier.

Et comme de juste, ils vont commencer par le marketing, en petits ogres affamés de reconnaissance qu'ils sont. Surtout le scénariste, là, qui se prend pour un auteur parce qu'il a deux ou trois neurones à peu près fonctionnels, lui accordant quelques centimètres de recul sur ce qu'il fait. Donnez-lui un ongle et il vous arrachera les deux bras. Et il aura encore faim. Des monstres, vraiment. Ca ne va pas être beau à voir.

Super. Pile ce dont on avait besoin pour animer la journée. Ca tombe bien, on avait rien à faire de vraiment urgent.

La preuve de ce qu'ils avancent en leur for intérieur: les deux auteurs commencent à lancer des idées de titre de musique pour habiller le teaser à peu près décent que l'équipe a réussi à monter, avec le contenu désastreux qu'ils ont trouvé en ouvrant l'album. Avec leurs propositions tous azimuths, il y aurait de quoi nourrir la moitié de la Sacem pendant trois générations de Rolling Stones - des artistes qui vivent longtemps, donc, avec un train de vie pharaonesque.

Meeeerveilleux. Ils commencent fort. Vont me plaire ces deux là. On n'a pas fini de rigoler. Bon c'est pas tout ça, on va quand même essayer un peu de pédagogie élémentaire, il y a urgence, là.

Dans ce cas là, rien ne sert de brusquer les auteurs. Au contraire, il faut leur parler doucement, calmement, et leur sourire, dans le doute. D'autant que le scénariste a l'air limite teigneux, partagé entre la conscience aigüe qu'il a de vendre son âme au système et la conviction intime qui est la sienne qu'il pourrait vendre ce foutu bouquin bien mieux que tout le monde dans cette pièce, si on lui laissait le champ libre, et le budget marketing d'Avatar.

T'as raison, coco. Touche à la caisse et je te brise les doigts. On verra bien si tu fais toujours autant le malin dans le terrain vague qui te sert de tribune internet.

Ca, c'est à peu de choses près - quelques nuances ici et là - le message que vous avez clairement perçu au milieu des explications du type qui est en face, résumant quel est le rôle de qui, et de fait, qui décide de l'accroche de la campagne de pub pour le bouquin. (C'est rigolo, il devient tout vert quand il dit "campagne de pub")

Tu vas voir qu'ils vont nous faire le coup du 4 par 3, que pour qu'un bouquin soit un évènement, il faut aller le provoquer, l'évènement, il faut aller le chercher avec les dents. Beeen tiens. On voit que c'est pas toi qui règles les honoraires du dentiste.

Prudemment, vous sondez le terrain en lançant quelques pistes d'idées promotionnelles qui auraient de la gueule, estimez vous. Vous battez rapidement en retraite. Le regard numéro 3 que vous lancent les gars en face achève de vous convaincre que finalement, cela sera plutôt pour le tome 2.

Si déjà on arrive à vendre votre tome 1, mes petits. Et c'est pas gagné. Franchement, comment voulez vous qu'on bosse avec ça? Une BD de genre, s'adressant à un public de niche, dans le contexte actuel de l'édition, dépressif à force d'être déprimé? Non, c'est vraiment pas gagné.

Celui des deux qui semble être le chef se râcle la gorge et commence son speech:

"Bon. On a eu une idée. Vous nous dites ce que vous en pensez, mais ça pourrait être sympa de donner dans le décalé, façon culture internet, le média de demain où errent la plupart de vos lecteurs potentiels. Vous connaissez Chuck Norris?"

Et c'est ainsi que commença notre collaboration avec le marketing du Lombard.
Ou que cela aurait pu commencer.

En "vrai", ça s'est super bien passé. A tel point que si on se plante, ce sera pour nous, car  pour le coup, on a eu droit à une promo de première classe.

Je ne vais pas vous sortir la liste de ce qu'ils ont fait pour le Banni. Ni du temps qu'ils y ont consacré et du soin qu'ils y ont apporté. Et encore moins des mails interminables qu'ils ont enduré de notre part, où nous chipotions sur tout - votre serviteur, surtout, il faut l'admettre, conséquence du temps libre superflu dont est généreusement pourvu tout scénariste qui se respecte.

En tout cas pas aujourd'hui, jour de sortie officielle du bouquin, dans toutes les bonnes crèmeries. Peut-être que plus tard, je vous dresserai un tableau détaillé de ce à quoi peut ressembler le travail d'un véritable éditeur, car j'ai pu voir ça de très près pendant deux ans.




Je tenais cependant à dire ici combien leur aide fut précieuse, leur soutien inconditionnel, leurs ressources d'une ingéniosité  jamais prise en défaut et leur enthousiasme entier dès notre première rencontre.


Un grand merci, donc, les gars, et plus globalement à toute l'équipe du Lombard, pour  nous avoir emmenés juqu'ici!

Et maintenant, mesdames messieurs les lecteurs, trève de sentimentalisme, vous avez l'une des meilleures BD de 2010 qui vous attend dans les bacs, alors foncez!



La prochaine fois, on parlera de la meilleure façon de lire ce que vous n'avez jamais dit: on va causer interviews, et comment survivre aux retombées de cet exercice hautement périlleux.



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Published by Henscher
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commentaires

Juan 31/05/2010 23:28


Merci de nous faire partager ce nouvel univers qu'est celui du banni.
je vous souhaite, à tous deux, une très bonne continuation.


Ed 16/03/2010 06:58


Je sens qu'on va se régaler lors du prochain post... ;-)
En tout cas, Le Banni est en belle place dans ma bibliothèque.


Nicouille la Fripouille 19/02/2010 15:58


ça y est, je l'ai pécho, pour moi, pour la médiathèque. C'est excellent, Olive, sérieux, autant pour le dessin que pour le scénar, bravo. J'ai vu que vous aviez fait forte impression sur H.
Philppini de DBD.


O'Brian 31/01/2010 11:51


Ah bon, il est sorti ? Heu... mais elle était où la campagne de pub ? J'ai même pas reçu un spam !
Bon, je vais aller chercher sur le net... le consommateur qui va au devant de la pub, c'est quand même beau.

Allez, good luck en tout cas, je vais me chopper un exemplaire chez le dealer de ma ville pour vérifier tout ça... et espérer obtenir une belle petite dédicace en prime =^.^=


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