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29 mai 2009 5 29 /05 /mai /2009 22:09
Lorsque vous signez votre contrat d'édition pour la trilogie qui va vous rendre - forcément - richissime et adulé par la moitié de l'univers, c'est l'une des premières choses que l'on va vous dire. (S'entend, après "Ah cette clause là? Non mais fais pas attention, de toute façon on s'en sert jamais.")

Tous, de votre éditeur chéri et adoré, à l'attachée de presse, en passant par le marketing ou le technicien de surface, vous répètent le même mantra à l'envie, la même loi visiblement fondamentale:

"De toute façon, on ne peut commencer à juger du succès réel d'une série qu'à partir du troisième tome."

Une variante souvent entendue également sonne à peu près comme ceci:

"Pas d'inquiétude, tu es dans une maison sérieuse. Chez nous, on va au bout des séries. Pas comme Jules de chez Smith en face."

Comme la logique adore s'inviter dans l'histoire et toucher ses 10% au passage, moins d'un an plus tard, ce sont exactement les mêmes qui vous "proposent" tout naturellement de passer à un dyptique.

C'est un joli mot, dyptique.

A la fois très mode, savant, élégant, rassurant et particulièrement rémunérater au Scrabble. C'est vous dire s'il a tout pour lui. Par contre, il n'a rien pour vous. Rien de bon, en tout cas.

Car pour les étourdis ou les dessinateurs qui nous auraient rejoints en cours de note, dans dyptique, il y a "deux". Soit 33% de moins de tout que dans 3. (Quand je me tue à vous répéter que la littérature est le plus sûr chemin vers les mathématiques)

Derrière ce joli mot, sexy en diable, qui fleure bon le Café de Flore et la mieux-disance intellectuelle - un peu comme un bon article dans Teknikart ou sur Du9 - derrière son joli minois de façade, donc, se cache une véritable saleté. En tout cas, pour le scénariste averti que vous êtes.

Parce que vous, votre chiffre, c'est le trois.

C'est très bien le trois, ça fait mouche à tous les coups, c'est terrien, bien campé sur ses appuis, c'est limite un nombre sacré (les trois étapes de l'oeuvre alchimique, par exemple).

Mais rien à faire. Le dyptique, il séduit tout le monde, le rat.

Il séduit l'éditeur, qui vous en fait la proposition sous couvert de "ne pas vous épuiser inutilement" sur un projet qui "de toute façon ne se vendra jamais" - et qui accessoirement lui coûtera plus cher si vous vous cramponnez à votre troisième tome.

Il séduit le dessinateur, cette incommensurable feignasse, qui voit son nombre d'heures passées devant la table à dessin fondre comme neige au soleil, synonyme d'un temps de sommeil à nouveau normal pour la première fois depuis trois ans.

Cerise sur le gâteau, il va pouvoir se lancer beaucoup plus tôt dans ce projet teeeellement personnel dont il rêve en secret depuis que vous lui avez mâché tout le boulot en le lançant grâce à votre script. Un projet qu'il compte bien mener à son terme tout seul comme un grand, sans l'aide de personne, et surtout pas la votre.

Mais le dyptique ne limite pas ses ravages à votre entourage immédiat. Car s'il est de petite constitution, il est gourmand, le bougre.

Il s'attaque aussi aux lecteurs, ces Arpagons des temps modernes, incapables d'apprécier à sa juste valeur la saga en douze volumes que vous aviez en tête, et qui, élevés qu'ils l'ont été par la télévision, ont désormais la capacité d'attention d'un demi tourteau moribond, zappant d'une série à l'autre. Avec si possible pas trop de texte et des images simples à comprendre. Tout ça pour pas cher.

Et cela tombe bien, le dyptique est d'un rapport qualité/prix/investissement intellectuel des plus redoutables.

Le dyptique fait également plaisir à vos confrères, qui vous chanteront ses louanges sur tous les tons. Puisque le dyptique les assure que vous ne viendrez pas polluer une troisième fois leurs rayonnages en librairie. Sait-on jamais, des fois que cela décolle, vous risqueriez de prendre de la place bien au-delà du commercialement raisonnable.


Enfin, bien plus important, le dyptique séduit la Littérature, car il lui épargne de subir d'avantages d'outrages de votre part.

Vous devez penser qu'on doit se sentir un peu seul dans cette situation.

C'est un doux euphémisme.

Ceci, d'autant plus que ce genre de décision tombe généralement au meilleur moment. Quand vous en êtes grosso modo à plus de la moitié de votre script, et que vous avez ouvert une demi cinquantaine de portes, fidèlement retranscrites par le dessinateur.


Les réactions apparentes varient selon les auteurs.

Intérieurement, c'est une autre histoire. Une image valant mille mots, cela a tendance à donner quelque chose dans ce goût là:



Evidemment, le professionnel que vous êtes a tôt fait de reprendre la main. Et d'aligner les chiffres. Bien sûr, ça ne colle pas.

Bien entendu, les deux feuillets - 16 planches - supplémentaires que vous accorde royalement votre éditeur avec un grand sourire, comme s'il venait de vous ramener un grand Prix d'Angoulême ou une adaptation par une major hollywoodienne, bien entendu cette maigre rallonge ne va pas suffir à faire rentrer tout ce que vous aviez prévu de longue date.

En d'autres termes: il va falloir couper, coco.

Cela va vous valoir quelques saines nuits blanches, des remises en question quotidiennes, et des aigreurs d'estomac gratinées. Vous allez souffrir en vous résolvant à faire disparaitre des pans entiers du développement psychologique de vos personnages principaux. Vous sentirez votre coeur saigner en renonçant à cette folle séquence d'action, forcément inoubliable, prévue en 10 pages dans le tome 3. Vous aurez des suées à la simple idée des portes que de toute façon vous devrez laisser grandes ouvertes.

Puis finalement, vous accepterez.

Vous boirez le calice jusqu'à la lie, car au fond, vous restez ce bisounours incapable de claquer la porte et de laisser en plan les (trop rares) lecteurs qui attendent une conclusion digne de ce nom.

Et vous chercherez une solution.



Notez bien que contrairement aux apparences, faire court, ça prend un temps incroyable. Mais il faut le voir comme un excellent exercice de concision, de transitions malines et d'ellipses plus ingénieuses les unes que les autres.

Qui plus est, le dyptique a ceci pour lui que, comme il clôt un cycle, il constitue tout à coup le cadeau idéal pour la période des fêtes, les anniversaires, les communions, mariages et bar mitzvah. Bref, il peut s'avérer singulièrement rémunérateur.

Effet collatéral intéressant, il peut également hâter la fin d'une collaboration difficile avec un dessinateur ingérable - et finalement, ne le sont-ils pas tous un peu?

Vous aurez compris que je suis d'une injustice flagrante et d'une méchanceté gratuite, à dessein. C'est tout de même beaucoup plus gouleyant comme ça. 

Ledit dessinateur est en train de s'échiner sur des planches que je ne mérite pas tellement elles sont magnifiques, et le tome 2 du Seigneur des Couteaux sortira normalement cette année, à l'automne, comme un grand, en face des monstres sacrés, et il vendra chèrement sa peau.


En définitive, contre toute attente, le dyptique est votre meilleur allié dans ce métier de fous.

Mais plus important que tout, il est un rappel utile: tout ça, signer, être payé pour raconter des histoires, aller faire le malin en dédicace, et ramener votre fraise sous prétexte qu'on vous a attribué un badge vous désignant comme un auteur, tout ça donc, tout ce dont vous avez si longtemps rêvé et que vous vivez enfin, cela peut s'arrêter du jour au lendemain.

Ca aussi, il faut l'accepter.

Et cela passe par une nécessaire prise de conscience de cet état de fait. Pile-poil la leçon que se propose de vous donner cette sale petite teigne que tout le monde appelle dyptique. N'en doutez pas, loin de vous pourrir la vie, il se pourrait bien qu'il vous la sauve.

Mais, tout comme les vacances loin de tout sont le meilleur remède à la réception de comptes d'auteur calamiteux, il existe un antidote idéal à la digestion difficile que représente la réduction de votre série à sa portion congrue. C'est ce dont je vous entretiendrai prochainement, en vous racontant ce qu'il se passe vraiment dans les coulisses des festivals BD.



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Published by Henscher
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commentaires

medical billing from home 21/04/2014 14:31

Eh bien, il est vrai que vous obtenez les richesses. Mais vous avez la gloire aussi, quelque chose de la plupart des auteurs aspirent! Article intéressant, m'a donné des idées sur la façon dont la vie est dépourvue de glamour qui s'y rattachent. NE garder annonce!

cormac mcCarthy 07/07/2009 17:30

Escroc toi-même, donc...
;-)

dessinateur 27/06/2009 16:13

http://vids.myspace.com/index.cfm?fuseaction=vids.individual&videoid=4064580

Dimitri 08/06/2009 17:02

Moi j'en suis toujours à chercher un moyen pour trouver la façon d'éditer le premier tome, alors .....

Ed 30/05/2009 19:57

Doit on lire une certaine forme de dépit dans cette diatribe comme à son habitude, admirablement bien écrite ? ;)
Je te/vous souhaite plein de succès avec ce deuxième tome ; tu peux être sûr d'une chose : même à l'autre bout du monde, je l'achèterai. Et le fait est que j'y suis... ;)
Et pour appuyer ton propos, je comprends la difficulté/le travail que cela a du représenter de transformer "3 en 2"... Le même éditeur que toi m'avait demandé - sur ce projet finalement signé chez un autre - de réduire ma copie de 2x62 planches en 2x46. GLOUPS !
Bon courage à vous deux !

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