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15 décembre 2008 1 15 /12 /décembre /2008 19:00

On vieillit vite dans ce métier.

 

Très vite, même.

 

Montez un projet, signez le chez un éditeur, même d’envergure limitée, menez le au bout, voyez votre livre sortir, faites en la promotion, découvrez les critiques au sujet de votre travail, et vous aurez suffisamment de souvenirs de guerre pour alimenter de longues soirées au coin du feu. Vous saurez en tout cas tout ce qu’il y a à savoir sur la vie d’un auteur.

 

Publiez deux projets, multipliez. Mais l’expérience ne changera pas vraiment.

 

Ce sont autant de filtres, d’idées (très) préconçues que vous vous faisiez sur ce métier – car s’en est un – qui tombent les unes après les autres. A peu près tout ce que vous pensiez s’avère erroné, y compris l’idée que vous vous faisiez de vous-même.

 

Alors oui, cela entraine des accès de cynisme, d’amertume, aussi, pour finalement très peu de gratifications. Ou tout du moins pas là où vous auriez imaginé qu’elles se cachaient.

 

Il y a une réalité très crue dans ce métier, qu’on peut parfois deviner quand on y prête un peu attention, mais de laquelle on est de toute façon très loin avant de la vivre soi-même.

 

Niché au creux de cette réalité, il y a Jojo.

 

Jojo, c’est le type – c’est généralement très masculin, ce qui suffit à me prouver l’inaltérable supériorité du genre féminin – c’est le type, donc, qui n’a jamais rien publié, qui écrit malhabilement des textes absconds dans son coin, qui sait à peu près TOUT ce qu’un être humain peut connaitre des Règles de l’Art, et qui les applique obstinément.

 

Cela, pense-t-il, suffira à lui ouvrir les portes de la gloire, des ventes par centaines de milliers, et lui assure la signature obligatoire d’un livre qui bouleversera la littérature à tout jamais, l’expédiant directement au Panthéon, quelque part entre Homère, Victor Hugo et Beigbeder. (Un détail amusant : le correcteur d’orthographe accepte les deux premiers mais pas le troisième.)

 

Car Jojo a un Destin, un Vrai, un Grand, et rien ni personne ne pourra empêcher ce Destin de s’accomplir. Il publiera, c’est comme ça. C’est même plus fort que lui, il lui est impossible d’y échapper, quand bien même il ferait tout pour l’éviter.

 

En quelque sorte, Jojo est incontournable à lui-même.

 

Imaginez ce que c’est pour les autres.

 

Des Jojos, il y en a plein les forums, à des degrés plus ou moins divers.

 

Jojo a tout lu, tout compilé, tout digéré. Et il va vous apprendre l’Art, parce que lui, môôôssier, madâââme, lui il n’a pas pour ambition galvaudée celle d’être scénariste professionnel. Non, ça c’est bon pour les pisse-copies, les vulgaires gagneurs à la petite semaine, pas pour lui.

 

Lui, il vise l’œuvre totale, la postérité et les palmes académiques. 

 

Et pour ce faire, il est bien décidé à ne jamais laisser un dessinateur abimer sa future référence pour les siècles à venir. Car Jojo n’est pas que scénariste amateur qui va vendre des millions de livres que l’on étudiera à l’école. Il est également incollable sur la théorie, qu’il s’agisse de l’écriture, bien sûr, mais également du dessin.

 

Ai-je besoin de préciser que si Jojo n’a rien publié pour le moment, c’est en grande partie à cause de son incapacité crasse à interagir avec une personne aussi sensible qu’un dessinateur ? (J’aurais pu citer la concordance des temps, mais il y a d’excellents relecteurs, donc elle rate la plus haute marche du podium de très peu)

 

Internet étant ce qu’il est, Jojo est le gars qui s’invite sur tous les sujets des forums, détruisant méthodiquement, et avec une opiniâtreté qui force le respect, les efforts des uns et des autres. Que ce soit sur le fond, sur la forme, ou encore sur la viabilité commerciale du projet soumis aux avis des unes et des autres, Jojo comprend votre erreur et il est là pour vous aider.

 

Ce qui se résume très généralement à : « Faut tout refaire, c’est pas original, c’est très mal écrit, les dialogues sont pauvres et de toute façon, ça n’a aucun avenir commercial. »  (Il y a des dessinateurs qui en ont fait des dépressions nerveuses)

 

Car Jojo est également un gourou marketing, qui peut vous citer de mémoire les ventes de n’importe quel ouvrage, de 1918 à nos jours. Et lui saura, le jour venu, dispenser autant de leçons mémorables au service marketing de l’éditeur dont il aura préalablement dompté les cerbères en négociant un contrat lui assurant l’intégralité de ses droits, ou presque, ne laissant qu’une maigre obole à l’éditeur. Lequel, de toute façon, le remerciera chaque jour de lui avoir fait l’immense faveur de le choisir pour éditer l’œuvre des trois prochains siècles.

 

Bref, Jojo peut tellement parler de tout qu’il n’a finalement plus rien à dire de personnel.

 

Vous allez me poser deux questions.

 

D’une part, est-ce que je n’en rajouterais pas un peu au sujet de Jojo, personnage créé de toutes pièces pour symboliser tous ces auteurs amateurs qui n’iront jamais nulle part, un lot dont je faisais partie il n’y a finalement pas si longtemps ?

 

D’autre part, où est-ce que je peux bien vouloir en venir, si ce n’est verser un peu de vitriol dans la soupe, histoire d’améliorer l’ordinaire et faire une note à pas cher ?

 

Pour ce qui est de la première question, je vous jure que c’est la stricte vérité, c’est une histoire vraie, qui m’a suffisamment amusé pour que je vous la retranscrive ici. Pas de raison que ce soit toujours les mêmes qui rigolent.

 

Pour ce qui est de la deuxième, j’y viens.

 

D’abord, et de toute évidence quand on connait un peu la philosophie de ce blog, Jojo a tort sur l’essentiel, et il a raison sur tout le reste.

 

Il n’a pas compris que ce boulot, c’est d’abord l’histoire d’une collaboration. Qu’en face, il y a quelqu’un, le dessinateur, dont vous allez devoir acquérir puis mériter la confiance. Et auquel vous devrez confier la votre de façon quasi aveugle.

 

Il n’a pas compris que ce boulot, votre partie notamment, c’est une série de coups de dés, de paris déraisonnables, et que vous ne pouvez réellement décider que de très peu de choses. Vous travaillez sur des hypothèses, des personnages dont les histoires vous échapperont quoiqu’il arrive et des histoires qui ne seront plus les vôtres à partir du moment où les lecteurs se les approprieront, aussi peu nombreux soient-ils. (D’ailleurs, plus ils sont nombreux et moins tout cela vous appartiendra, telle est la rançon du succès – que votre serviteur ne rechignera pas à payer, en coupures non numérotées)

 

Surtout, Jojo écrit – généralement assez mal – pour de très, très mauvaises raisons.

 

Car Jojo pense que sa vie va se trouver chamboulée par l’existence de ce livre. Or Jojo pense à l’envers. Sa vie ne changera pas d’un iota, en bien comme en mal.

 

Evidemment il y aura les petits à côtés pas forcément désagréables, la sensation diffuse d’avoir « accompli » quelque chose de valable dans sa vie, le regard des gens qui feront de vous un auteur ou pas, et peut-être celui de son banquier qui tentera de lui fourguer de la rentabilité basée sur une nouvelle forme de titrisation pourrie, si les ventes sont au rendez-vous.

 

Mais fondamentalement, Jojo ne changera pas, pas plus que sa vie, ses amis, son bien-être ou son mal-être. Il n’en deviendra pas subitement infaillible, ni immortel. Peut-être un peu plus arrogant, car l’ego fait généralement bien son travail et trouve toujours l’espace – de plus en plus important - pour enfler démesurément. Pire que tout, il deviendra accro à cette sensation d’accomplissement, et il la recherchera encore, et encore, et encore.

 

Comme lui, ils seront nombreux à se casser les dents et le moral sur des écueils qu’ils auraient pu éviter en prenant conscience de choses aussi simples et vraies que le fait que la littérature ne change pas une vie.

 

Elle la complète à grand peine, dans le meilleur des cas. Ce qui n’est déjà pas si mal, et offre déjà autant d’occasions de bien se marrer, soyons honnêtes.

 

Ce que Jojo ne peut pas comprendre aujourd’hui, je doute qu’il ne le comprenne jamais.

 

Mais s’il peut saisir ici quelques bribes d’expérience d’un « vieil » auteur, qu’il laisse Tonton Henscher lui donner ce qui reste selon moi la seule vérité à peu près valable dans ce métier :

 

Ce qui fait vos histoires, c’est qui vous êtes, ce que vous avez dans les tripes, et non pas les histoires que vous racontez qui vous font. 

 

Pas plus que Jojo, vous ne découvrirez un autre vous-même dans la publication de vos écrits. Rien ne se transforme, et tout ce qui est déjà là en vous, latent, restera ancré fermement. A ne pas le comprendre, vous ne ferez que vous abimer inutilement.

 

Cela, je tenais à le dire à une amie qui va publier sa première BD – et pas chez n’importe qui s’il vous plait ! Car s’il y a une chose que je sais pour sûre, c’est qu’elle n’a jamais été une Jojo et qu’elle ne le sera jamais.

 

Toutes mes félicitations, donc, Ando, et longue vie à ton projet !

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Published by Henscher
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commentaires

Nerval 12/01/2009 02:51

Un bel hommage, avec une pointe d'acidité aux contours. Et ta plume, toujours.
Enfoiré.

Orlanth 31/12/2008 19:08

Arg, même pas mal.

Orlanth, un peu jojo.

Tiens sinon ton article me fait penser au syndrome du posteur merdeux sur Cafésalé.

John 30/12/2008 06:00

Espace publicitaire sur votre site Web : speedgamers.net
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Merci d’avance de votre réponse.
Cordialement,

John Rupert

Ed 19/12/2008 00:10

Des Jojos, tout le monde en connait... Et puis, comme tu le suggères habilement, on l'a été d'une façon ou d'une autre nous-même à un moment ou un autre de ce (long) chemin qui mène à la publication. Et c'est peut-être un peu parce que l'on a oublié de l'être à un moment que l'on y est parvenu.
Ce que j'aime en lisant chacune de tes notes (quand tu nous fais le plaisir d'en poster une après de longs jours/semaines/mois d'absence), c'est cette multitude de ressenti : à la fois le plaisir de lire une plume comme la tienne, de te suivre aveuglément à mesure que tu nous amènes petit à petit là où tu veux, l'humour cynique qui se dégage de l'ensemble et parfois, souvent même, un bon coup de poing dans le ventre salutaire histoire de nous rappeler un certain nombre de choses fondamentales et nécessaires pour garder un minimum les pieds sur terre.
Et tout ça mélangé, monsieur Hensher, c'est ce qu'on appelle le talent ! Respect !!!

Harold 17/12/2008 15:56

Ah oui! Très criant de vérité! :)
M'a mis de bonne humeur cet article!
Et bravo pour Andoryss! Yepeee!

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