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23 septembre 2008 2 23 /09 /septembre /2008 23:20
Mon cerveau est un Rolodex.

En tout cas, il y ressemble à s'y méprendre.

J'entends par là que je réflêchis de façon cyclique, et qu'à l'instar de cet objet en voie de disparition, victime collatérale du carnet d'adresse de votre boite mail, j'en reviens toujours à la même idée, une fois qu'elle a fait le tour.

Donc, au même projet. Ou idée de projet.

Vous allez me dire que tout cela est bien joli, mais quel intérêt?

Patience, j'y viens.



Illustration à peu près fidèle du cerveau d'un scénariste. En couleurs.

J'en étais à tenter de vendre une idée de projet à Zaz, avec une fougue et un entousiasme qui n'avaient d'égaux (hé oui) que le flegme poli qu'il m'opposait devant la quasi infaisabilité de la chose, et sa réticence devant l'aspect pour le moins déontologiquement délicat de ce que tentais vainement de lui vendre,. (Lire: il trouvait ça invendable, même si diablement inspiré)

Tout à coup, il a eu cette réflexion qui m'a laissé songeur.


"Penses-tu vraiment que nous, petits bourgeois étriqués, puissions rendre compte de toute la détresse humaine de ce que tu me racontes?"


Une question fort légitime, et sensée. C'est qu'il sait me moucher, le bougre. C'est même à ça que sert un coscénariste.


Entre autre.


Ca sert aussi à ne pas se retrouver à parler tout seul à son écran, et à partager les coups, les déconvenues et le désespoir intrinsèquement lié à notre métier, qui nous conduit irrémédiablement tous à l'alcoolisme. (Du coup, c'est quand même plus marrant de boire à deux.)

Accessoirement, ça sert à trouver des idées de notes de blog.

C'est quelque chose qui revient souvent, cette histoire de légitimité. Cette croyance très largement répandue, qui voudrait que pour traiter un thème, il faudrait en avoir fait l'expérience. Certains le croient tellement qu'ils font criminologie pour pondre leurs bouquins sur les tueurs en série.


Par exemple.


(On passera pudiquement sous silence le fait qu'ils en oublient d'apprendre à écrire, mais baste. Ils souffrent déjà assez comme ça.)


Notez bien que cette idée fait un tabac - et donc des ravages équivalents - parmi à la fois les auteurs, mais également les producteurs, et bien évidemment le public. C'est même comme cela qu'on leur fourgue 80% de la production littéraire actuelle.


Si j'étais en condition physique idoine, cette idée me ferait bondir. Mais je n'ai plus 20 ans, alors j'opte désormais pour un haussement de sourcils poli, quoiqu'un poil courroucé.


Plus explicitement: c'est une montagne de conneries.


Pas insurmontable, mais haute. Trèèès haute.


Je sais ce que dit la sagesse populaire à cet égard: "Ecrivez sur ce que vous connaissez". Par exemple, partez de votre immeuble, votre quartier, vos amis, votre métier. Mais surtout, SURTOUT, au grand jamais, ne vous éloignez pas du sentier que représente ce que vous connaissez. Pas de vagabondage dans des contrées lointaines, pas d'escapade dans des territoires qui vous ont toujours ignorés.


Bref, restez dans votre catégorie, et allez pas faire chier les voisins.


Personne ne sait qui a édicté cette règle. Ni quand. Une chose est sûre, la règle est ancienne. Et celui qui en est à l'origine avait de bonnes raisons de le faire. Je pourrais vous donner mon avis sur la question, mais on va encore me dire que je suis d'un paranoïaque achevé.



La documentation, ce n'est pas fait pour les chiens, tout de même. Bien que je déconseille d'en abuser, car trop de documentation tue son intérêt. Vous risquez de finir noyé sous la masse d'informations, et perdre de vue votre réel métier, qui est l'interprétation du réel. La fiction, donc.


Il y a de fortes chances pour que votre public en connaisse encore moins que vous sur le sujet que vous traitez. Du coup, l'assommer de détails absconds n'est pas forcément pertinent. Même si, encore une fois, cela sert à beaucoup d'argumentaire de vente. C'est la méthode américaine, celle de l'immersion totale - adoptée par certains français également. Le principe, c'est que vous vous immergez dans un milieu pendant des semaines, afin qu'ensuite votre histoire transpire la vérité.

Je ne dis pas que cette méthode n'est pas bonne. Je dis juste qu'elle est coûteuse, ne serait-ce qu'en temps, mais également parfois en argent. Tout le monde ne peut pas aller sur place, dans des pays lointains par exemple, pour rendre compte au mieux de la réalité du terrain. Réalité d'ailleurs tout ce qu'il y a de plus subjective, quand on y pense.

Du coup, pour la majeure partie d'entre nous, nous sommes obligés de tricher, parfois de nous tromper. Mais entre nous, mieux vaut tricher sur votre connaissance des mercenaires au Sud Laos que sur vos personnages et sur votre propos. Car sans eux, une histoire ultra documentée reste ce qu'elle est: un alignement encyclopédique sans âme, sans tripes et, disons le, sans talent.

Je pourrais vous dresser la liste des auteurs incontournables qui se sont piqués de parler de ce qu'ils ne connaissaient ni d'Eve ni d'Adam, pour ne les avoir jamais expérimenté. On les lit toujours aujourd'hui, ils ont changé des vies par leur plume, ont contribué à élever leurs contemporains et leurs descendants jusqu'à nous.

Ceci, parce qu'ils ont su dépasser le réel, et s'approprier la matière pour la transformer en des récits puissants, des personnages inoubliables, des expériences qui marquent une vie.


Bref, ils ont fait leur boulot. A vous de prendre la relève.


Pour intimidant que cela puisse vous paraitre, ne vous limitez pas à un genre, à un univers. Bien au contraire. Allez là où vous ne vous attendez pas, partez découvrir des rivages où vous ne vous seriez jamais risqués. Mettez vous en danger, prenez un aller simple sans savoir comment, ni dans quel état, vous en reviendrez.


Il n'y a en vérité aucune frontière, aucune limite, autre que celles que vous vous imposez. Car quoi que vous écriviez, vous traiterez toujours de la matière à la fois la plus noble, la plus mystérieuse, et en même temps la plus proche de vous: l'humain. Votre responsabilité mais également votre légitimité se trouvent là. Nulle part ailleurs.

Dès lors, vous ne serez jamais vraiment en terrain inconnu, si vous savez observer, vous ouvrir à une curiosité de tous les instants, même - voire surtout - les plus incongrus.


Pour le reste, il ne s'agira que de trouver les bons mots, les bonnes images.

Si le public vous suit, fusse une infime partie, alors vous aurez réussi. Et contrairement à ce que les producteurs et éditeurs vous répèteront à l'envie, les gens peuvent tout entendre, tout comprendre. Il suffit juste de réussir à leur parler.

Bref, faites moi plaisir: faites votre boulot.
Faites de la littérature.

Pas du Chattam.

La prochaine fois, je vous proposerai un kit de survie spécial auteur débutant, quand se fait entendre le son du pilon.

Parce qu'en ces temps difficiles, ils sont de plus en plus nombreux à en percevoir  le grondement lointain, qui se rapproche inexorablement. Vous verrez qu'on y survit très bien.












 

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Published by Henscher
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commentaires

Ed 02/10/2008 04:59

ben, je ne vais pas être très original... Une note intéressante et tout et tout et surtout diablement vraie !
Personnellement, je lis énormément sur un sujet quand je veux traiter une histoire. Je ne trouve pas inutile de me cogner plusieurs bouquins de 500 pages juste pour m'imprégner d'un univers, d'une profession ou d'un sujet. Je n'utiliserai probablement qu'une infime partie de ce que j'ai lu pour mon histoire mais 1/ c'est bougrement intéressant 2/ cela me donne parfois d'autres idées de scénarios.
Le côté "vrai", "authentique" est malgré tout nécessaire, par exemple un flic utilise des expressions, un vocabulaire, qui sont spécifiques à sa profession et je crois qu'il est nécessaire de les utiliser. Cela contribue à la création du personnage. Mais comme tu le dis, il ne faut pas tomber dans l'extrême sinon on se retrouve avec une petite étoile à la fin de chaque phrase histoire d'expliquer telle ou telle expression. Et il n'y a rien de plus gonflant pour le lecteur... A la rigueur, il s'en fout carrément.
M'enfin, je m'égare, belle note donc. Je plussois à O'Brian : Vivement la prochaine !

bpfeuty 27/09/2008 13:07

On peut faire des recherches à outrance tant qu'on veut. Le truc, c'est de savoir dès le début des recherche et jusqu'à la fin de l'écriture que ce qu'on aura trouvé ne fera pas forcément parti de l'œuvre finale.
Il faut savoir ne mettre que ce qui apporte quelque chose à l'intrigue et/ou aux personnages.
On pourra également ajouter quelques détails qui donneront une plus forte impression de réalisme grâce à ces recherches mais là aussi, il ne faut pas forcer la chose ; il ne faut pas se dire "tel élément est très intéressant, je dois pouvoir l'intégrer quelque part dans mon histoire !", puis passer des heures a essayer d'introduire cet élément de gré ou de force. Si ça rentre pas, ça rentre pas et aussi intéressant cet élément soit-il, il est largement préférable de l'oublier.

Quant à parler de ce qu'on connait, ce n'est pas si simple...
Par exemple, un film qui parle des cités écrit et réalisé par un gars des cités, c'est vendeur : "regardez, c'est formidable, il a réussi à s'arracher à l'enfer des cités en réalisant son premier film, loin des clichés".
Le même film, réalisé par un fils à papa, a priori, c'est moins vendeur. Pour que ce soit vendeur, il faut que ce soit bon (et là, il n'y a qu'un exemple qui me vienne à l'esprit).
Mais prenons un Baron quelconque qui décide de faire un film sur la haute société, il va se faire lyncher par la presse parce qu'il ne parle pas de la réalité...

Et puis on peut très bien parler de sa propre vie et de ce qu'on connait dans une histoire de science-fiction, dans une histoire fantastique aussi bien que dans un film historique ou un drame réaliste.

Alors laissons les parler et écrivons ce qu'on nous avons envie d'écrire.

BenReilly 25/09/2008 18:16

Moi zaussi j'approuve, parce que je le vaux bien.

Nerval 25/09/2008 11:37

Nom didju ! Il l'a lâché ! Le nom !
Maître Henscher, avec une plume comme la votre, vous auriez votre place au sein du Barreau. Quel art ! On se fait prendre par la main jusqu'au bout, et ça se passe bien parce que le long du trajet on nous glisse quelques blagues. Et lorsqu'on est finalement rendu, on se dit qu'on ne peut qu'être d'accord !
J'applaudis ! Clap clap ! Et j'approuve.

O'Brian 24/09/2008 07:43

Tu te lances dans les titres à la BenReilly toi ;-)

Sinon, je suis bien d’accord avec tout ça !
C’est une réflexion que j’ai eu et que j’ai encore par moments d’ailleurs. L’un dans l’autre c’est aussi pour ça que je préfère développer des récits ayant un côté irréel ou surréel, ça me donne une certaine marge de manœuvre et un petit « gilet pare-critique ».
Il m’est déjà arrivé de plonger tête baissée dans les recherches pour que tout soi super carré, irréprochable, documenté jusqu’à la virgule, etc. et finir pas ne pas écrire une seule ligne…

Tout dépend ce que l’on veut faire évidemment et le niveau de réalisme que l’on souhaite (ou prétend !) atteindre. Lorsque je vois des œuvres sensées être des reconstitutions historiques, je n’aime pas apprendre ensuite que l’auteur à raconté n’importe quoi !
Y’a toujours des limites.
La recherche est utile même si pas indispensable à tous les cas de figure, loin de là.
Il faut éviter d’aller « trop loin » dans le « réalisme d’une fiction ».
Pour prendre un exemple con : combien de poursuites en voiture dans les rues de NY respectent la géographie des lieux ? Et qu’est-ce que ça change pour le spectateur ? Rien. L’important n’était pas là. Le ressenti de l’auteur, l’aspect métaphorique de certaines histoires et surtout la vérité des personnages sont des facteurs plus importants.

Cela dit, vu que tout le monde sait que tu es effectivement d’un « paranoïaque achevé » (Aïe aïe ! Arrête, je rigole, c’est bon… Enfin, un peu… Aïe aïe !!), tu peux donner ton « avis sur la question » à propos de cette règle. C’est toujours sympathique à lire. :-D

Et vivement la prochaine note !

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