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23 juin 2008 1 23 /06 /juin /2008 22:29
Quand il s'agit d'écriture, les décisions les plus catastrophiques se prennent à plusieurs.

Les américains ont une maxime pour ça: "Too many cooks in the kitchen". L'équivalent français serait quelque chose comme "trop de cuisiniers gâtent la sauce".

Multipliez les interventions plus ou moins heureuses autour de la marmite, et vous obtiendrez une soupe fadasse, sans réelle consistance, quand elle est mangeable, ce qui est le meilleur des cas.

En écriture, vous avez plusieurs solutions pour obtenir ce résultat, mais c'est généralement lié aux incertitudes des décideurs qui ont mis des sous dans le projet que vous développez pour eux. Plus la chaine décisionnaire est complexe et hiérarchisée, plus votre script va souffrir - et vous avec, par extension.

C'est même l'une des raisons qui justifient qu'un scénariste doive apprendre à faire le deuil de sa création. Parce qu'à un moment ou à un autre, il va croiser son plus redoutable prédateur.

Non, je n'ai nommé ni l'éditeur -qui, on l'a déjà vu, se fiche de ce que vous écrivez comme de sa première édition limitée - ni le producteur - avec lequel, paradoxalement, il est toujours possible d'avoir une discussion sensée.

C'est encore moins le réalisateur, avec lequel vous aurez soin de n'avoir qu'un minimum de relation, si vous devez vraiment en avoir tout court.

Non, le vautour qui plane au-dessus de votre tête à partir du moment où vous tapez les premières lignes de votre premier jet, c'est une autre espèce, malheureusement beaucoup moins menacée de disparition que, par exemple, les réalisateurs compétents.

Je vous ai dit par le passé qu'il n'y avait rien de pire qu'un autre scénariste, pour tout scénariste qui se respecte. En fait, je vous ai caché une partie de la vérité.

Il y a effectivement pire - et de loin, c'est vous dire.

Il y a les script doctors. (En français, et littéralement - la chose a son importance - on appelle ça un docteur en écriture)

Pour le définir, il faut vous représenter un être étrange - et forcément méphitique - au croisement du vautour, du vampire et du critique. Il intervient quand la bataille est terminée depuis longtemps, en s'emparant de votre script, qu'il va littéralement mettre en pièces.

Là où vous utilisez vos tripes pour sortir un monde cohérent, riche, vivant, peuplé de personnages forts, en proie à des conflits internes et externes d'une profondeur abyssale, le docteur en écriture va sortir son double-décimètres.

Il va prendre des mesures, s'assurer que votre premier acte ne dépasse pas la taille limite imposée, comptabiliser vos scènes, leur durée, vos personnages, leur pourcentage d'intervention et s'assurer du degré de conformité de votre résolution vis à vis des quotas en vigueur, selon le genre de votre histoire - dont il aura vérifié qu'elle entre effectivement dans un genre préalablement validé par les autorités compétentes.

Ensuite, il va tout changer, du sol au plafond.

Et pour ça, il va toucher de l'argent. Beaucoup plus que vous n'en toucherez jamais, en beaucoup moins de temps que l'écriture de votre script vous a pris - réécritures comprises.

Il aurait tort de se priver, notez.

Et ce pour plusieurs raisons:

- on lui demande son avis. Le principe, quand on demande son avis à quelqu'un, c'est qu'il vous le donne, et au delà de vos espérances.
- on lui propose de l'argent pour ça.
- c'est beaucoup plus simple que d'écrire soi-même quelque chose face à une page blanche, et c'est tout aussi sinon plus gratifiant, puisqu' à la fin de l'envoi il touche (de l'argent. Beaucoup) et qu'il apparait comme le sauveur.

Une précision avant de continuer: votre script sera toujours retouché en profondeur, et fondamentalement altéré.

Il y a une raison à ça: il faut que le bon docteur justifie ses émoluments. Donc au mieux, votre script sera toujours "maladroit mais améliorable", bien que généralement, il "parte d'une bonne idée mais mal exploitée".

Ne cherchez pas. Dans tous les cas de figure, vous pouvez dire adieu à votre histoire patiemment construite dans la solitude de votre bureau ou dans le brouhaha d'un café.

Si vous n'êtes pas prêt à encaisser cela, vous pouvez arrêter d'écrire tout de suite. Au moins pour le cinéma. Car Dieu merci, le docteur en écriture sévit surtout là où se trouve l'argent et, jusqu'à preuve du contraire, ce n'est ni dans la bande dessinée ni dans l'édition classique.

Le jeu vidéo est encore relativement épargné, mais on commence à voir apparaitre quelques énergumènes de la sorte. Toujours les mêmes, jamais les meilleurs.

Car il y en a des bons, ne nous méprenons pas. Mais vous ne les croiserez pas, ne rêvez pas.


Un Shane Black demande 100 000 dollars rien que pour lire votre script.

Oui, pour le lire.

Tout le reste est en option, et pas des plus données. Au moins avec lui êtes vous sûrs que votre bébé sera dans de bonnes mains, et qu'un véritable auteur sera derrière le script final, quel qu'il soit.


Non, vous, vous aurez plus probablement droit à des faiseurs, des pisse-copies qui tombent du Plus belle la vie sans même sourciller et se réjouissent de participer au renouveau de la télévision française. (Ce n'est pas une honte de faire du Plus Belle la vie ou du Navarro. Il faut juste assumer que c'est pour l'argent - et quelque part pour le fol espoir d'infiltrer le milieu pour peut-être un jour vendre un projet digne de ce nom. Mais notez que l'excuse de l'argent est amplement suffisante, ce blog n'est pas sectaire, loin de là)

Ca encore, je peux l'admettre.

Après tout, l'entregent est une donnée importante du problème, et certaines personnes ont cette faculté précieuse d'être capable de prendre un ton suffisamment docte et assuré pour emporter l'adhésion d'un producteur ou d'un financier. Pour cela, il s'agit, un peu comme au poker, de jouer non pas le script, mais l'homme. Certains savent le faire, d'autres non.

Que voulez vous, nous ne sommes pas tous égaux devant les cartes que la nature nous a distribuées.

Je suis sans doute en partie jaloux de mes estimés collègues, puisque c'est pour une grande part mon métier, et que j'envie à la fois la gratification, intellectuelle et monétaire qu'ils retirent de leur activité, laquelle leur laisse grandement le temps de jouer au golf.

Ils ont donc droit à toute ma révérence, si ce n'est ma sympathie.

Non, ce qui me dépasse, je l'admets, c'est que des scénaristes ou des aspirants scénaristes payent pour subir cela.

Oui, ce cas particulier, qui ne lasse pas de me subjuguer, donnera lieu à une note spécifique.
Et deux fois, trois fois oui, je parle des fameux "ateliers d'écriture".








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Published by Henscher
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Jul436 28/06/2008 03:59

Misère. Les scénaristes sont fauchés, et ils payent des gens pour s'entendre dire "C'est pas bon"...
Je vais aller me coucher je pense.

O'Brian 24/06/2008 12:06

Et ouais, malheureusement, je ne peux qu’être d’accord avec tout ça…

Le problème c’est que les « bons », on ne les connaît officiellement qu’une fois qu’ils ont percés. Et une fois qu’ils sont estampillés « Master », ils deviennent intouchables.
Avant l’Arme Fatale, qui aurait donné son script à Shane Black ? Personne, c’était encore un mauvais.
Mais ensuite, oulà, c’est qu’il est devenu bon le garnement ! Une sorte de « sublimation artistique » quoi…
Sauf que là, il augmente ses tarifs et demande 100 000$ pour poser ses yeux sur le document. Mince, si j’avais su, je lui aurai demandé avant, quand il n’existait pas, quand il n’était qu’un wannabe de plus dans la foule.

C’est à ce moment là que l’auteur entre en jeu.
Ce n’est pas parce qu’un type fait une critique qu’il faut la transformer en parole d’évangile (d’ailleurs, même ça….).
Ce n’est pas parce que le critique est inconnu au bataillon qu’il ne faut pas écouter ce qu’il dit (j’ai dis écouté, pas faire).
Par extension, ce n’est pas parce que le type en face de vous sort son pins « Master » qu’il va avoir tout bon.
Non, il faut savoir prendre du recul et évaluer les commentaires. Ça prend du temps, ça demande des efforts, mais c’est la seule solution. C’est VOTRE script et personne, en deux heures de lecture, ne peut connaître VOTRE projet mieux que vous… mais il peut vous dire ce qu’il en a compris.

D’ailleurs, voilà un petit truc (parmi tant d’autres) pour savoir si le script doctor que vous avez embauché est valable : Au lieu de vous dire ce qu’il fallait faire, il va vous demander ce que vous avez voulu dire et voir si le script en question est en accord avec VOTRE vision de l’histoire. C’est tellement difficile de se faire comprendre…
Le bon script doctor aide l’auteur à obtenir un script dont il soit satisfait. Pourquoi ? Parce que si l’auteur était satisfait de son script, il n’aurait jamais été voir un script doctor.

Ensuite il y a tous les scripts doctors imposés par les producteurs ou les chaînes… et là, il y a beaucoup, mais alors beaucoup, de déchets. Généralement la volonté première de l’auteur reste dans les coulisses et le formatage commence… avec le succès artistique qu’on lui connaît.

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