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11 avril 2008 5 11 /04 /avril /2008 22:59
Au départ, c'était une bonne idée.

Une belle, bonne et riche idée.

C'était un aboutissement, la finalité ultime de votre existence.
En deux mots: votre rêve.

Je parle bien évidemment de ça:



Votre tête, à vous, avec les autres, là, sur le grand mur des auteurs en dédicace.  (En l'occurence, la mienne, pour le cas qui nous intéresse - mais on peut également voir un bout de l'ami Fabien, en bas à gauche)

Vous arrivez copieusement en avance le jour dit - ici, c'était le Salon du Livre de Paris, le 15 mars, mais le lieu et la date importent peu pour la démonstration en question, c'est juste une question de prestige - et après une ou deux coupes de champagne, un petit tour sur le stand - magnifique, que Casterman partageait avec Flammarion (oui, le prestige, encore) - pour vérifier que vos albums sont bien mis en évidence (alors qu'ils sont noyés dans la masse), vous attendez.

C'est relativement sournois, la pression.

Surtout celle qui commence insidieusement à vous envahir, cellule par cellule, alors que l'heure fatidique approche. Vous êtes progressivement gagné par le doute, par des questions existentielles à propos de votre tenue, de la pertinence de votre passage chez le coiffeur la veille, et bientôt, du caractère plus ou moins judicieux de votre présence en cet endroit précis, pile le jour où on a prévu que vous alliez faire le zouave assis derrière une table.

Vous savez pertinemment que votre dessinateur s'entraine depuis plusieurs jours, qu'il a affiné sa technique, et qu'il a tout un éventail de dessins mémorisés, prêts à servir. Comme vous vous estimez au dessus de la mêlée, vous n'avez évidemment rien préparé du tout.

L'angoisse de la page blanche n'est pas loin, mais avant elle, c'est sa petite soeur, la peur panique du bide intégral, qui vous tombe dessus par surprise. Surtout quand vous contemplez l'interminable file d'attente, qui ne cesse de s'allonger et commence à déborder sur les stands voisins, et qui commence au pupitre d'Art Spiegelman.

Vous êtes donc un peu rassuré lorsque vous découvrez tous ces visages amis qui vous attendent, alors que vous prenez - maladroitement - place lorsque vient votre tour. Ils sont venus vous encourager, et c'est adorable et vous ne les en remercierez jamais assez. (D'ailleurs, un grand merci à ceux qui sont venus ce jour là.)

Quand vous pensez avoir échappé au pire, et que votre dessinateur attaque sa première dédicace bille en tête, vous vous apprêtez à respirer un grand coup.

Sauf qu'en fait non.

Ce n'est en effet qu'une fois en situation que vous réalisez votre erreur: vous n'avez strictement rien à faire. Mais rien du tout.

Votre dessinateur étant le perfectionniste qu'il est, il prend son temps et allonge la sauce pour livrer le meilleur de lui-même, sous le regard émerveillé des premiers de la file.




Et vous, vous n'avez aucune, mais alors strictement aucune idée de ce que vous êtes supposé faire pendant ce temps là.

Vous avez le sentiment que tout le monde vous regarde, en train de vous débattre piteusement avec les dilemmes qui vous assaillent tout à coup, et de préférence tous en même temps: que faire de vos mains, comment vous tenir, où et qui regarder.

Comme s'il avait senti votre trouble, votre dessinateur prend un malin plaisir à faire durer votre supplice.

Vous n'osez pas lui parler pour donner le change, de peur de le déconcentrer aux yeux du public - car vous savez pertinemment que le fourbe est tout à fait capable de faire plusieurs choses en même temps.

Vous n'osez pas parler aux gens qui se pressent pour regarder l'artiste, par peur de les déranger - car après tout, ils ne vous ont rien demandé.

Vous n'osez pas croiser le regard de vos proches dans la file, par peur qu'ils ne lisent votre désarroi - vous êtes censé être un auteur désormais, en pleine possession de ses moyens.
Du coup, vous êtes tellement à votre affaire - gérer votre angoisse - que lorsque, une fois le dessin achevé, l'heureu(se)x récipiendaire vous tend son album, vous ne comprenez pas tout de suite que c'est à vous que l'on s'adresse. Ce qui ajoute évidemment à la confusion - pourtant déjà grande - qui est la votre.

C'est d'ailleurs le moment que choisit l'inspiration pour se faire la malle.

Résultat des courses, votre toute première dédicace est un fiasco complet, un ratage intégral, doté d'un paraphe anémique pratiquement illisible. Bien loin de ce que vous vous imaginiez, donc.

Evidemment, j'exagère - quoique.

Bien sûr, au fur et à mesure que le temps passe, vous vous sentez plus à l'aise. Vous chambrez votre dessinateur, vous parlez avec votre voisin, vous commencez même à faire la causette aux lecteurs. Car oui, contre toute attente, vous avez des lecteurs! Ils sont là, devant vous, bien réels. (Il y en a même que vous ne connaissez ni d'Eve ni d'Adam, ni vous ni votre dessinateur.) L'inspiration revient, et finalement vous vous rendez compte que tout bien pesé, la vie est également intéressante de ce côté de la barrière.

A la fin de la séance - celle-ci fut bien trop courte, deux malheureuses petites heures - vous savez que vous êtes faits pour ça, et que vous n'avez qu'une envie: recommencer, le plus vite possible.

Ce qui tombe mal.


Car hélas, la réalité des festivals étant ce qu'elle est, en tant que scénariste, vous n'allez pas être réinvité de si tôt.








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Published by Henscher
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commentaires

Ed 20/04/2008 17:37

C'est quand même une sacrée consécration. Personnellement, j'espère ressentir un jour ce désarroi devant mes lecteurs... Cela voudra dire que j'en ai... ;)

Jul436 17/04/2008 01:23

Gosh. Et dire que je n'ai même pas encore parcouru le début du chemin qui consiste à proposer un projet aux dessinateurs, me voilà déjà démoralisé en lisant ta conclusion...

Nerval 14/04/2008 10:21

Ouf, heureusement que je suis arrivé vers la fin. Ma dédicace est très bien et le Henscher relativement à l'aise. ^

Sév 12/04/2008 01:20

Nuit de bô rêves.

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