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25 février 2008 1 25 /02 /février /2008 21:53
En ce moment, j'atteins le seuil communément appelé "masse critique".  Je m'en vais vous entretenir du sujet sous peu.

Mais avant, pour ne rien changer aux bonnes habitudes, une petite digression.

Je l'ai déjà dit et je maintiens.

Il n'y a rien de pire, pour un scénariste, qu'un autre scénariste.

Maintenant que la chose est entendue, voyons quel instinct contre-nature a bien pu me pousser à prendre un coscénariste. 

Si vous pensez que vous êtes trop dur envers vous-mêmes, que vous ne vous pardonnez rien, et que vous vous plongez fréquemment tout seul dans des océans de doute abyssale, dites vous bien qu'à côté de la crampe qu'est l'écriture à quatre mains, vos angoisses existentialo-créatives, c'est des vacances en famille à Bornes les Mimosas, par 75 centimètres de fond au pire du mauvais temps. 

Parce qu'un coscénariste, ça prend les rares idées lumineuses dont vous étiez si fier, et ça les réduit en lambeaux d'une remarque lapidaire, sans même entamer son propre crédit. 

Votre séquence d'introduction digne des plus grands? Elle devient tout à coup une exposition d'une platitude clichée confondante. Votre personnage principal aux petits oignons? Un vague ersatz de choses faites et vues mille et mille fois. Vos trois répliques définitives? Elles sonnent tellement faux que c'en est risible.

Mais votre interlocuteur (ou interlocutrice) est trop bien élevé pour exprimer son hilarité. Par contre, son bref froncement de sourcils et la moue fugitive qui lui tord le nez sont autant de banderilles qui vous achèvent. 

Il pensait bien faire et vous vivez le pire: il a de la commisération pour vous. 

Un coscénariste, c'est le type qui débarque chez vous, pille le frigo, met les pieds sur la table du salon et, après avoir copieusement semé des miettes sur toute la surface disponible du canapé, se plaint que la bouffe n'est pas terrible. 

A tout prendre, préférez un réalisteur ou un producteur. Voire, un éditeur. Eux, au moins, ignorent de quoi ils parlent. Il vous reste donc votre Joker habituel, le fameux "chacun son métier, m'énerve pas ou je fais le tour de la table", pour vous en sortir. 

Ce qui ne marche pas une seconde pour votre coscénariste.
Puisque, cruche que vous êtes, vous l'avez choisi expressément pour sa qualité. De scénariste, s'entend.

Le coscénariste - puisque c'est "un" en l'occurence - c'est le gars qui va venir poser ses sales pattes sur vos personnages chéris, les tripoter dans tous les sens, et vous les rendre dans un état bien différent. Il fera pareil avec tout, d'ailleurs. Il vous crucifiera sur vos dialogues, soumettra les motifs pourtant en béton armé de vos personnages à la Grande et à la Petite Question puis il
achèvera votre structure, façon Sidney Pollack.

Car le coscénariste ne fait pas les choses à moitié, et généralement d'autant moins de quartier.

Vous allez être acculé dans vos derniers retranchements, vous devrez vous battre à mort pour le moindre trait de charactère d'un personnage secondaire, la moindre virgule dans un dialogue, le moindre terme dans une didascalie.

Pire encore, vous devrez abandonner une séquence complète, il y aura du sang de votre création partout sur les murs, et votre histoire ne sera plus qu'un champ de ruines fumantes au bout du compte.

Votre coscénariste, il va vous faire bosser à la dure. Il va vous prendre vos dimanche après-midi, il va fusiller vos interminables séances de Wow quotidiennes, il va vous forcer à lire vos dialogues à voix haute, vous sortir une batterie de tableaux décortiquant votre structure narrative, et faire cracher leurs tripes à vos personnages.

Et vous savez quoi?

Hé bien cela va vous faire le plus grand bien.

D'abord, cela va ravager votre ego. Pas exactement la voie la plus rapide vers le succès solitaire et flamboyant que vous auriez imaginé au départ, mais finalement, être deux a ses avantages.

Lorsque vous serez en pleine séance de lecture de votre script sous l'oeil impavide d'un producteur, un réalisateur, voire un diffuseur, que les répliques fusent entre vousdeux, que vous répartissez les personnages à la volée, 15 ans de jeux de rôles peuvent vous sauver la vie dans des moments pareils.

Ca, et le bon coscénariste. Celui avec lequel vous avez des  heures de vol  communes,  tellement qu'il est le seul à pouvoir vous suivre dans la pièce, voire vous précéder, tandis que vous vous escrimez à expliquer votre propos à des gens sans imagination.

Le simple fait de constater que quelqu'un autour de la table comprend ce que vous dites peut rassurer, voire convaincre plus d'un décideur.

C'est le même coscénariste qui saura appuyer vos propos enflammés d'une assertion impeccable, dite dans un tempo idéal, plaçant un bon mot, la remarque qui tue, la précision essentielle. Sans lui, vous pourrez sans doute épater la galerie, mais beaucoup moins probablement enlever le morceau, le seul qui compte.

Au delà de ce numéro de duettistes, vous vous rendrez compte du plaisir que vous avez à échanger constamment, rebondir, construire ensemble une histoire, accoucher des personnages.

Ce jour-là, vous serez content d'avoir fait ce bond dans l'inconnu et d'avoir fait monter à bord cet être étrange qui n'était qu'un collègue de travail, bien qu'un compagnon de table fort agréable au demeurant.

Qu'on ne s'y trompe pas, transformer une collaboration d'écriture non pas en réussite assurée - rien n'est jamais garanti de la part des décideurs - mais en véritable révélation créative, est particulièrement rare.

Il est dix fois plus facile de trouver un modus vivendi acceptable avec un dessinateur, c'est vous dire l'ampleur du défi que réprésente la coécriture.

C'est pour cela que je tenais ici à saluer l'excellentissime Zaz, avec lequel j'ai le bonheur de travailler (parce que oui, je travaille, d'où l'absence de note sur ce blog) sur plusieurs projets, dont j'espère pouvoir vous dire plus d'ici quelques mois.

Oui, ça fait loin.

MAIS

j'ai tout un tas d'excellentes nouvelles à venir, sous très peu - et là on parle en jours. Je peux déjà vous dire que je n'ai pas fini d'être en mode de masse critique. Un bon sujet pour une prochaine note, ça, tiens.

En attendant, ruez-vous sur le site de Zaz, achetez ses livres, et amis dessinateurs de passage, supliez-le de ressortir pour vous l'un de ses trop nombreux projets remisés dans un tiroir.

Vous ne le regretterez pas.

Parole de feignasse.





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Published by Henscher
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