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28 août 2007 2 28 /08 /août /2007 20:08
J'ai prévenu, mais je réitère: ça va tâcher un peu.

S'il est une espèce que tout scénariste abhorre, c'est un autre scénariste. Hé oui. Et de préférence, non pas ces éminents confrères qui ont depuis longtemps démontré l'étendue de leur talent, qui sont bien installés dans le métier, et qui ont de facto une légitimité incontestable. Ceux là, on les chérie, on les idolâtre. Bien qu'on ne puisse s'empêcher d'estimer de loin en loin que, tout de même, ils baissent, qu'ils n'ont plus cette verve ni cet éclatant brio qui nous a fait temps les adorer. Et encore, on ne persifle qu'en comité restreint, sous le sceau du secret et généralement sous le coup de l'alcool.

Non, lorsqu'on est à ce délicat moment de la percée potentielle, à la croisée des chemins, où les destins se cristallisent, on réalise soudainement qu'on ne hait rien autant que les petits jeunes qui en veulent.

Ceux qui poussent déjà derrière, en somme.

Oh, ils sont assez aisément identifiables. Ils ont une vingtaine d'année, une niaque pas possible, ils débordent de projets dont ils inondent les forums et dans la masse, vous pouvez être sûr que votre crainte d'en voir exploser une poignée signifcative est plus que justifiée. Alors que faire, me direz-vous, pour se prémunir contre cette angoisse sourde de n'être pas encore arrivé à destination et de se sentir déjà menacé par la jeune garde?

C'est tout simple, il suffit de relativiser.
Car voyez-vous, c'est facile, pour les petits jeunes. Trop facile, même.

Je m'explique.

Cette espèce honnie n'a aucun impératif d'aucune sorte.

Ils se nourrissent chichement de quelques pâtes mal cuites, ils dorment peu et récupèrent très vite, ils vont en cours quand cela leur chante - quand ils y vont -, ils courent de fille en fille, le divertissement sous toutes ses formes leur arrive gratuitement sur leur PC (ou Mac, pour cette sous-espèce encore plus redoutable qui a des parents nantis), et le concept même de doute raisonnable leur est proprement inconnu.

Seul compte pour eux leur art, soit donc toutes ces histoires qu'ils ébauchent fiévreusement jusqu'à fort tard dans la nuit, assurés qu'ils sont que le monde, qu'ils ne connaissent pas, les attend impatiemment, les bras grands ouverts.

Ils ont grandi dans une ère de starification instantanée à la portée du premier imbécile venu (TF1 et M6 s'étant chargé de les en persuadés à grands renforts d'émissions ad hoc) et d'ultra-communication tout azimuth, qui leur permet d'expédier leurs innestimables écrits à tous les éditeurs de la terre. On leur concocte des logiciels toujours plus perfectionnés, qui leur permettraient presque de dessiner sans avoir jamais touché un crayon.

Les éditeurs, ces sociaux-traîtres, en rajoutent une couche en multipliant les appels du pied via une surproduction d'opus (opi? Mon Latin n'est plus si jeune lui non plus) de qualité diversement appréciable, dans des collections spécial jeunes auteurs. Lesquels, tout feu tout flamme, sont prêts à travailler comme des ânes à des prix misérables, pour la gloire.

Sérieusement.
Comment voudriez-vous lutter?

Hé bien, assez simplement, en patientant. Car la formule "qui va piano va sano" n'a jamais pris autant de sens que dans ce métier.

Ils se contentent de pâtes premier prix? Croyez-moi, cela va leur passer. Et plus rapidement qu'on le croit. Ca leur passe tous.

Ils n'ont pas besoin de repos? Ce genre d'habitude se paye cher quelques années plus tard. Et, si un peu de fatigue n'a jamais nuit à la création, une trop grande dose conduit irrémédiablement à des créations de plus en plus approximatives. Mélangez cela avec une nourriture déséquillibrée plus une surconsommation de tabac quand ce n'est pas de produits plus stupéfiants, et vous obtiendrez une arme de destruction massive de l'étoile montante.

Ils ne vont jamais en cours? Il viendra bien un jour où ils devront assumer leur propre subsistance eux-mêmes. Le retour (l'arrivée?) à la vie réelle sera d'autant brutal: il faudra aller bosser. Ce qui signifie que le temps disponible pour leurs projets va chuter drastiquement. Non seulement il sera pris par des tâches dévolues à toute autre chose que l'écriture, mais en plus la fatigue induite - physique mais aussi psychologique - viendra rogner sur leurs soirées. Sans parler des vacances qu'ils ne passeront plus forcément à écrire, comme le prouve le point suivant.

Ils courent de fille en fille, vous dites? Faites confiance à l'ami Cupidon: lorsqu'ils seront en couple, ils se retrouveront confrontés à la dure réalité de la vie à deux, toutes ces choses qui prennent du temps et qui vous détournent de votre Grand Oeuvre.

Bref, ils vieilliront.

Avant cela, pour les plus dégourdis qui passeront entre les mailles du filet - il y en aura forcément, de ceux qui n'abandonnent jamais et qui sacrifieront tout à leur Art - une partie d'entre eux ira s'échouer sur des rivages amers, après un, peut-être deux, albums qui ne se vendront pas. Tout à coup, les gentils éditeurs leur couperont les ailes d'un revers de plume défintif, et l'alcool achèvera ceux que le désespoir n'aura pas emportés.

Mais, me direz-vous, pendant ce temps là, vous aurez vieilli, vous aussi, donc vous serez encore plus dépassé. C'est là que réside toute l'ironie salvatrice de la chose.

Vous ne publierez pas avant vos 30, 35 ans. Vous ne ferez pas de carton absolu avant vos 40, si jamais vous parvenez à obtenir un succès d'estime, voire critique, avant vos 50.

C'est vrai.

Seulement voilà. Vous, vous serez encore là à 60 ans.

Vous aurez construit votre oeuvre patiemment, sans doute dans la douleur, probablement sans avoir atteint votre Graal. Vous aurez accumulé cette maturité, cette capacité de recul, qui vous permettra d'avancer pas à pas, sans aucun combustible pour brûler les étapes, et chaque nouvelle étape, chaque nouvelle victoire, sera d'autant plus savoureuse que vous ne vous serez pas goinfré, ni usé, pendant cette longue période où l'auteur se forme, lentement, mais sûrement.

 La Fontaine, qu'on ne cite jamais assez  alors qu'il est d'une pertinence lumineuse pour tout une série de cas pratiques que vous rencontrerez dans votre carrière de scénariste, l'a dit plus simplement: il ne sert à rien de courir, il suffit d'arriver à point.

Et c'est exactement ce que vous ferez: vous construirez pour durer.

En attendant le jour béni de votre pendaison de crémaillère artistique, je vous promets de tenter d'aborder un sujet plus théorique dans la prochaine note, pour fêter la rentrée.

J'hésite entre l'innanité de la culture manga ou la nécessité pour tout scénariste qui se respecte de voir  la série des Sopranos. En fin de compte, je pense qu'il sera plus drôle de traiter de la célébrité comme objectif.
Ou encore de vous entretenir de l'intérêt de posséder quelques notions de marketing quand vous commencez une histoire. Ce sera la surprise.

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Published by Henscher
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commentaires

ZombieGirl 04/09/2007 20:16

Ch. 1 - "...nous a fait temps les adorer"
La Fontaine - "il ne sert à rien de courir, il suffit d'arriver à point"

Je suppose que c'est voulu les petites erreurs, ce sont des jeux de mots. Je dis ça surtout pour La Fontaine : " rien ne sert de courir, il faut partir à point." Personnellement dans ce cas précis je préfère la version d’origine : pour arriver à point il ne faut pas rater son départ. (ça reste dans l’optique de ce que tu as écrit de toute façon)

Ton blog est dans mes favoris, j'aime beaucoup ce que tu écris même si ma flemmardise légendaire m'empêche de commenter plus souvent. Mmm je suis tout de même moins fan de cet article, pas d'accord sur plusieurs points mais c’est toujours agréable à lire.

Henscher 05/09/2007 10:48

Merci pour tes compliments, c'est gentil comme tout. Et je l'avoue, les petites erreurs étaient plus dues à ma culture littéraire parfois plus approximative que je n'aimerais le reconnaître, qu'à une intention consciente - oui, je sais, forcément, ça déçoit. Et les habitués l'auront compris, ma note se voulait gentiment sarcastique, bien entendu qu'il faut encourager les vocations. Le véritable problème n'étant pas les jeunes ou moins jeunes scénaristes, mais bien plus la façon de tout un cahcun de gérer la "concurrence" entre confrères.

Abélar 28/08/2007 22:03

Ha........les jeunes !!!!

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