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25 juin 2007 1 25 /06 /juin /2007 22:50
Je vous ai dit dans ma dernière note que le propos de votre histoire était ce qui vous sauverait du désintérêt massif et manifeste que tout le monde va porter à votre travail.

J'avoue, je ne vous ai peut-être pas dit l'entière vérité. Voire, je vous ai un petit peu menti. (Cela dit, je vous avais consciencieusement cassé le moral auparavant, donc pas trop de choses à la fois, tout de même)

Il se peut, je dis bien il se peut, donc ce n'est pas assuré, que vos interlocuteurs s'intéressent à votre histoire. De bien plus près que vous ne l'auriez désiré au départ. Et là, c'est le début des problèmes.

Car tout le monde peut écrire.
Dit-on.
Disent-ils.

Avant d'aller plus loin, entendons-nous bien: c'est complètement faux. Peut-être la pire contre-vérité qui soit, de celles qui font beaucoup, mais alors beaucoup de mal à l'industrie du divertissement en général, et en son sein les branches impliquant un travail d'écriture poussé en particulier. (Cinéma, bande dessinée, télévision, jeu vidéo, aussi - je vous assure!)

Tout le monde ne peut évidemment pas écrire. Et tout le monde le sait. Sauf que ce même tout le monde pense que cette vérité absolue - une des rares que vous trouverez sur mon blog - ne s'applique qu'aux autres. Il faut bien comprendre ce que vous représentez, vous, le scénariste.

Vous exercez une activité à la fois très mal comprise et fascinante au plus haut point, qu'elle soit votre principale façon de faire bouillir la marmite ou un à-côté qui vous permet de vous libérer des contraintes de votre travail rémunérateur. Vous possédez un don particulier, une aptitude, qui est de pouvoir formaliser de façon intelligible, évocatrice et originale, le regard que vous portez sur le monde. N'importe qui appréhende le monde à sa façon, intégrant ce qu'il voit, pense, éprouve. En revanche, peu sont ceux qui parviennent à retranscrire leur vision de façon à la fois personnelle et universelle - intelligible et divertissante pour autrui, donc.

Sans avoir forcément rien fait de plus que les autres à cette fin, vous avez une facilité à vous exprimer, à jongler avec les mots, les concepts, les images qui marquent. Bref, vous savez écrire et raconter des histoires - deux choses très distinctes, soyez en sûr.

"Ca", cette aptitude, c'est magique.
Au sens propre.

Cela ne s'explique pas, vous ne pouvez pas l'expliquer, vous savez juste le faire. Les autres non.
Vous le savez et ils le savent. Et ils détestent ça.

Pour une raison difficile à expliquer, l'aspect "créatif" est le fantasme ultime de bon nombre de personnes. Prenez dix personnes, dans n'importe quel endroit, la moitié ont eu, ou ont toujours d'ailleurs, une idée qui ferait une super histoire pour un film, une BD, un roman. (Dans certains endroits de Los Angeles, la légende veut que ce taux grimpe à 100% de détenteurs d'un ou plusieurs scripts près à être soumis à un producteur, mais restons franco-belges. On est pas si mal lotis dans notre vieille Europe)

De fait, il leur est encore plus facile de s'exprimer sur un matériau pré-existant. N'importe qui, moi le premier, a toutes les facilités du monde à rebondir sur une histoire pré-écrite que de se fader la tâche de travail assez phénoménale qui consiste à organiser puis développer trois idées qui se courrent après dans un coin de sa tête.

Vous en rencontrerez plein, à toutes les étapes de votre projet. Ils ne voudront que vous aider, diront-ils, avec une sincérité confondante, et réelle, pour le coup. Mais pour la plupart, plus ou moins (in)consciemment, ils voudront partager cette magie qui est la votre, s'y projeter. Rêver même un court instant qu'ils sont comme vous.

Et ceci vaut tout aussi bien pour les compliments réels "C'est génial ton truc! Tiens, ça me fait penser..." que pour les critiques les plus acerbes "Tu n'as rien compris, c'est pas ça qu'il faut faire, pas comme ça. Tiens, moi, ce que je ferais...". 

Faut tenir face à cela.

Je ne vous parle pas d'envoyer votre statut de scénariste à la figure du premier qui la ramène à propos de votre histoire, dans le plus pur style "Ecoute, je suis scénariste, je sais ce que je fais." (Notez bien qu'une fois vendus 100 000 exemplaires, personne ne viendra plus vous chercher sur ce terrain)
Bien plus, je vous parle de tenir votre ligne, de revenir à votre propos - on y revient toujours - et de comparer. De voir si cela colle avec ce que vous avez en tête, si la personne qui émet ce jugement d'une part a compris dans quelle direction vous vouliez aller, et d'autre part a apporté un élément significatif à ce même propos. C'est la plus simple façon de faire le tri.

Cela pourra venir d'un ami, d'un conjoint, d'un dessinateur, d'un autre scénariste, d'un éditeur, de vos lecteurs, même - que je vous souhaite nombreux, cela dit. Cela pourra également venir de vous, et dans ce cas redoublez de vigileance. On est souvent son pire ennemi en la matière. Les tentations sont grandes d'itérer à l'infini, de changer de direction constamment sous prétexte de "faire des recherches".

J'ai dit dans ma note précédente qu'il fallait itérer encore et encore. C'est vrai. Mais cela ne signifie pas réécrire indéfiniment le premier chapitre ou l'introduction de votre histoire - ne riez pas, cela m'est arrivé. Ce que je voulais dire était qu'il ne fallait pas tomber amoureux de vos premières idées. Elles peuvent changer, se transformer. Les personnages peuvent prendre un tour inattendu.

Mais ce sera parce que justement vous n'avez pas cédé, contrairement à ce que l'on pourrait croire. Vous avez gardé le cap.

Il n'y a aucun mépris pour "les autres" dans ce que j'ai écrit dans cette note. C'est juste la vérité toute nue, et il ne faut jamais la perdre de vue. Je vous ai dit que ces remarques partiraient d'un bon sentiment pour la plupart, et c'est bien le cas. Tout comme l'Enfer est pavé de bonnes intentions.

La résultante de cette situation est que l'on est très seul face à ce que l'on crée - je fais une distinction entre ce que vous allez écrire et ce qui sera le produit fini, fruit de votre collaboration avec le dessinateur en BD et le réalisateur en cinéma. On se laisse déjà trop facilement miner par les doutes, les longues heures de découragement, les mots qui ne veulent pas venir, pour ne pas en plus se rajouter le fardeau des remarques tous azimuths des uns et des autres.

A noter: cette velleité "créative" est très largement répandue chez les décideurs, de tous ordres. Avec votre propre concienscie, ce sont ceux qui vous donneront le plus de mal. Ceux en face desquels il sera le plus difficile de tenir, poliment mais fermement. Surtout si vous sentez qu'il s'agit d'une ingérence gratuite et sans autre fondement que le désir de se sentir légitime dans son rôle - oui, les "juges" sont souvent ceux qui ont le plus de mal avec leur légitimité et qui ont le plus besoin de démontrer cette qualité, aux autres mais aussi à eux-mêmes. Vous, la question est déjà réglée: vous ne décidez de rien, alors vous n'avez rien à prouver. Vous écrivez des histoires. Elles intéressent les gens ou pas, c'est votre seule légitimité.

Cela ne veut pas dire que l'avis des autres importe peu. Juste qu'il ne doit pas être votre principale boussole. Bien plus, voyez ces avis comme les courants, parfois voire souvent contraires, dans lesquels vous naviguez. Mais n'oubliez jamais qu'au milieu de tout cela, c'est vous qui tenez le gouvernail. (Non, je ne fais pas de bateau. Je n'ai même jamais rien "skippé" d'autre qu'un kayak, à quelques rares occasions. Et encore, sur lac, jamais en eaux vives.)

Tenez donc le cap d'une main ferme.

Paradoxalement, on peut aussi très bien ne jamais rien remettre en question de ce que vous faites. Vous croyez que c'est le Paradis, quand en fait c'est tout aussi rapidement l'Enfer. Le syndrome de l'imposteur n'est jamais très loin...

Je me contredis sans doute en partie par rapport à d'autres notes. Peut-être cela reflête-t-il le fait que, comme tout le monde, je suis parfois, voire souvent, également paumé au milieu de tout cela. 

La prochaine fois, je vous raconterai en quoi le moment où vos personnages décident de vous désobéir, loin d'être le signe d'un équilibre mental au stade terminal, est en fait une excellente nouvelle.

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Published by Henscher
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commentaires

Pierrot 28/06/2007 10:45

Certaines rumeurs un peu folles prétendent que c'est ton anniversaire aujourd'hui. :)

BON ANNIVERSAIRE Monsieur HENSCHER !

Abélar 27/06/2007 23:33

Amusante, ta croisade...
Par raport à l'aptitude à écrire des histoire, c'est peut-être magique. Mais il y a je pense d'autres paramêtres : le travail, d'une part, avec l'habitude aquise, une perception affiné, une acuité, une façon d'aborder un problème. De bonnes bases : une solide culture litéraire, beaucoup d'ingurgitations livresques, un excellent français (c'est là où grâce à la méthode globale pour l'apprentissage de la lecture, tu vas de plus en plus te sentir seul).
Puis, j'en fais l'expérience flagrante avec mes enfants, on ne nait pas tous égaux face au langage : mon ainé parlait excellemment à 2 ans alors que les 2 autres baraguinent à 3 ans. Le premier retient tous les mots nouveaux, adore faire des phrases, des rimes, des poèmes, adore la magie du langage, alors que sa soeur de 5 ans souffre à s'exprimer laborieusement. Il paraît que les femmes, au moment de leur mort, auront dit le double de mots que les hommes (sauf cas particuliers). Là encore, il y a une inégalité due au cerveau (plus qu'à la magie)...

Mais bon, sur tout le reste, je te suis bien...

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