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21 juin 2007 4 21 /06 /juin /2007 23:02
Réflexion faite, j'ai déjà suffisamment cassé le moral de mes éventuels lecteurs mais néanmoins amis scénaristes, en déclarant qu'après tout, l'histoire, on s'en fout.

Oui, tout le monde s'en fout.

Le dessinateur s'en fout, c'est lui qui dessine. Donc ce qui ne lui plaît pas peut très bien être coupé au montage. Ce qu'il veut, lui, c'est composer de belles planches qui tuent la gueule.

L'éditeur s'en fout. Si les planches ne tuent pas la gueule, il ne lira même pas votre synopsis pourtant réécrit mille fois avec amour et ferveur, en tirant la langue sous le coup de l'application. C'est à peine s'il vous dira bonjour lorsqu'il vous recevra, votre dessinateur et vous. Et il ne se sentira aucunement obligé de vous poser des questions sur l'histoire après avoir signé votre projet, si les planches ont effectivement tué la gueule.

Ce n'est que justice. Une BD, ça se regarde avant de se lire - c'est d'ailleurs pour cela qu'on vous demandera de couper dans les dialogues. T'es pas dans la Pléiade, coco, alors ton délire littéraire tu l'oublies de suite. Efficacité, colle à ton lectorat, coco.

C'est aussi une chance. Une vraie, pour le coup. Vous pouvez mettre à peu près n'importe quoi dans votre histoire, faire passer les choses les plus scabreuses, tenir les propos les plus dérangeants. Cela n'a aucune importance, personne ne viendra vous reprendre.

Puisque je vous dis qu'on s'en fout, de votre histoire, des raisons obscures qui vous ont poussé à l'écrire, de la conviction intime qui se dissimule derrière chaque personnage, de la symbolique présente dans l'utilisation réccurente de tel ou tel mot.

Vous trouvez ça injuste, dérangeant, déprimant? Vous avez tort.
Il faut y voir une formidable opportunité.

L'histoire, c'est votre espace. C'est vous qui injectez ce que vous voulez, au nez et à la barbe de l'ennemi réuni en assemblée pleinière. Vous rêvez d'écrire cette histoire de science-fiction délicieusement, quoique violemment, anti-libérale? Faites donc! Vous voulez parler de la condition humaine à travers la parabole des aventures d'un vendeur de voitures? Servez vous, c'est gratuit. De la découverte de sa sexualité d'un adolescent derrière des apparences d'héroïc fantasy? Lâchez vous, parce que d'une part personne ne viendra vous le reprocher.

En plus, ça peut rapporter gros.

En effet, ce n'est pas parce que tout le monde s'en fout que cela ne compte pas. Bien au contraire. C'est juste que vous allez être singulièrement seul face à votre propos.

Qu'entends-je par propos?

Hé bien ma foi, tout ce que je viens d'évoquer plus haut, en mélangeant vraies BD disponibles dans le commerce et pure invention. Grosso modo, le propos, c'est ce dont vous voulez réellement parler mais que vous êtes obligé d'habiller, parce que sinon, personne n'en voudrait, du dessinateur à ce large public qui vous adulera bientôt, en passant par l'éditeur.

Ce que j'appelle le propos, c'est une expérience généralement universelle, ou en tout cas suffisamment répandue pour que cette question vous interpelle. C'est comme quand vous étiez à l'école, il se trouvait toujours quelqu'un pour poser une question qui taraudait en fait les trois quarts de ses petits camarades. Sauf que là, c'est vous qui posez la question - mais je suspecte que vous le faisiez déjà tout petit- et qui en plus, tentez d'y répondre.

Le deuil, l'ambition dévorante, l'amour destructeur, la folie, et toute une série de joyeusetés du même tonneau (la légitimité de la violence d'Etat, la passion du Christ, le libre-arbitre opposé à la prédestination, le rapport entre le créateur et sa création, entre autres) sont autant de thèmes qui sont les vrais sujets de nombres de grandes histoires. (Juan Solo est une formidable crise de mysticisme, Soda parle des rapports mère-fils, Gaston Lagaffe est une violente charge anticonformiste)

Si vous préférez, le propos que vous allez tenir correspond à une démonstration, et votre histoire n'est qu'une enveloppe, une parabole. Vous usez de métaphores pour démontrer votre propos.

Toutes les histoires ont un propos. Toutes les bonnes histoires, en tout cas.

Ensuite, ce qui va compter, c'est l'exécution, plus ou moins habile, plus ou moins subtile. Certaines démonstrations sont faites avec de gros sabots (Rambo 3, à peu près tout ce que Jerry Bruckheimer a produit, au hasard), d'autres sont bien plus fines, et en fin de compte plus fortes, car l'histoire racontée n'est pas parasitée par le "message" qu'elle véhicule. (Une bonne partie de ce que Clint Eastwood a fait en tant que réalisateur, 24 ou The Shield, dans une moindre mesure, et Deadwood et Oz, sans hésiter. Par exemple)

Un peu comme une bonne pub, en fait.

Ce propos, vous n'allez pas forcément le comprendre immédiatement. Vous n'allez pas non plus décider d'écrire une histoire à propos du libre arbitre. C'est en questionnant l'idée qui vous trotte dans la tête depuis un moment, en testant les fondations de l'histoire que vous couchez sur le papier, en soumettant vos personnages à un interrogatoire serré, que vous allez prendre conscience de ce que vous essayez de dire.

Ce n'est qu'ensuite que vous allez pouvoir réajuster le tir, et de fait, tirer ce qui fait partie de votre histoire - et donc sert votre propos -et ce qui n'en fait pas partie ou en tout cas relève de l'accessoire, ou d'un sous-thème qui est venu s'agglomérer à votre propos principal.

Je ne dis pas que l'accessoire doit être obligatoirement écarté. Cependant, si vous devez couper - et il faut toujours couper - c'est lui qui partira en premier, au risque de vous séparer d'une scène à laquelle vous teniez comme à la prunelle de vos yeux et qui vous faisait saliver d'avance. D'expérience, ces scènes là sont de toute façon les plus décevantes, une fois sur le papier, et ce sont leurs petites soeurs mal aimées qui se révèlent être des petites merveilles.

Alors, autant que faire se peut, traitez toutes vos scènes de la même façon. Cela augmentera votre taux de bonnes surprises. A cet égard, méfiez vous surtout de vos bonnes idées. Comme l'on dit, l'Enfer est pavé de bonnes intentions. Vous pouvez rapidement vous retrouver coincé dans un entrelac de scènes finalement pas si géniales que ça, mais tellement inter-dépendantes les unes des autres que si vous coupez quelque chose, pensez vous, tout va s'écrouler. Et donc vous préféreriez jouer la sécurité, vous contenter de cette structure certes un peu approximative, mais qui a le mérite d'exister.

Je ne vais pas vous blâmer, je serais le premier à faire comme vous. Mais vous savez quoi?

Allez-y à la masse.
N'hésitez pas.

Cassez les cloisons, virez-moi les décorations des encadrements de porte, martyrisez un mur porteur: votre propos est au milieu de tout ça. Il apparaîtra de lui-même, bien vivant, quand tout le reste ne sera plus qu'un tas de gravats. Et là, vous allez pouvoir commencer à travailler sérieusement, à construire sur du solide.

C'est promis, vous serez surpris de ce que vous découvrirez sur vous-mêmes et sur ce que vous n'auriez jamais pensé aborder. Si ça a marché pour moi, il n'y a pas de raison que ça ne marche pas pour vous.

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Published by Henscher
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commentaires

Abélar 22/06/2007 19:08

Tu commence à devenir intéressant (ton propos, en tout cas)...

C'est bien sympa de nous faire part d'autre chose que du dernier paragraphe de ton dernier projet mais que tu ne veux pas en dire trop, surtout au cas où on ne liras jamais ton album qui ne sortira pas...

C'est dommage qu'il n'y ait pas plus déchange sur ce sujet (la création, le rôle du scénariste mal aimé surtout par lui-même et remettant en cause son travail, les composantes d'une histoire...) sur les forum comme cfsl.

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