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7 juin 2007 4 07 /06 /juin /2007 23:24
(Tu es gentil, tu fais court ce soir) - en guest stars, ce soir, ma mauvaise conscience et ce qu'il me reste de lucidité.


Evidemment que le scénario est important. Il est même primordial, en fait. Car, pour le coup, et à très peu d'exceptions près, au commencement était le Verbe. C'est une idée qui va inspirer à un dessinateur un personnage, une formulation verbale avant d'être graphique - quoiqu'il faille se méfier, on se souviendra qu'ils ne pensent pas comme nous.


On peut comparer le couple scénariste-dessinateur à une locomotive et son conducteur. Si personne n'alimente la loco en charbon, elle n'ira pas bien loin. Et sans la loco, le conducteur continuera à pied. Mais cette métaphore est à la fois quelque peu oiseuse, car elle transforme le dessinateur en simple "outil" au service du dessinateur. 

(Non, parce que je t'explique, tu n'as pas que ça à faire)

Prenons plutôt une barque, avec un gouvernail. Je ne suis pas très calé sur la question, mais un rapide coup d'oeil dans Wikipédia vous démontrera que ça existe, des esquifs du genre. Donc un équipage de deux personnes. Bien sûr, le scénariste est à la barre, et le dessinateur rame. Au départ, le scénariste a convaincu le dessinateur que ce dernier l'aide à atteindre une île merveilleuse, ils sont tous les deux d'accord sur la répartition des tâches, et plus important, sur le cap à tenir. Ils se mettent donc en branle, et vogue le navire.


rameurs.jpg(Là, par exemple, deux scénaristes et leurs différents dessinateurs - notez que les scénaristes rament peu. Et que les barques ont des gouvernaux. Internet, c'est magique)

Au premier coup de grisou - un découpage peu inspiré, par exemple - le dessinateur peut légitimement se demander si le scénariste sait ce qu'il fait. Et au premier coup de pompe du dessinateur, le scénariste peut tout aussi légitimement se douter que son acolyte l'emmène à bon port.

L'important est de bien se rendre compte qu'ils sont tous les deux embarqués dans la même galère. Pour donner du coeur à l'ouvrage au dessinateur, le scénariste a tout intérêt à le motiver en lui fournissant de quoi penser que la traversée vaut les efforts et les sacrifices consentis. Nous y reviendrons, mais les gens ont souvent du mal à réaliser le chemin de croix que représente la confection d'un album, notamment et surtout pour le rameur.

(Tu as un nombre de projets en retard hallucinant, et en plus tu ne dors pas assez.)

Les deux compères, lorsqu'ils entament leur traversée, ne s'imaginent pas les problèmes qu'ils peuvent rencontrer. Le plus bateau, si je peux me permettre cette vanne plus ou moins inspirée, c'est le risque de croiser une autre barque, ou un scénariste sur un banc de sable, qui propose au dessinateur de rallier une autre île, encore plus merveilleuse. Ce scénariste peut être connu pour avoir découvert d'autres îles, il peut proposer également une meilleure rétribution au dessinateur. Là, patatras, votre projet prend l'eau. Et vous vous retrouvez le bec dedans.

(Et ce n'est pas en faisant le guignol sur ton blog que ça va faire avancer le schmilblik)

L'argent, aussi, peut vite devenir un problème. Méfiez-vous de l'argent. Je ferai une note spéciale sur l'importance de cette composante - on ne fait pas non plus de la BD pour des cacahuètes, ou les bananes chères à Denis Bajram.

(Saute le passage sur les bananes, on a dit court, on a pas le temps. Un jour où tu ne seras pas inspiré et où tu parviendras à te rappeler la métaphore exacte de l'auteur et des chamans des sociétés anciennes)  

Bref, dès que de l'argent est en jeu, vous vous rendrez vite compte que vous connaissez très mal celui dont vous pensiez qu'il n'avait aucun secret pour vous. Et je parle de vous-même avant de parler de votre co-auteur. On ignore trop souvent sa propre propension à être âpre au gain.

Donc en tant que scénariste, vous devez apprendre à tuer vos enfants. La vision que vous avez de votre projet n'est qu'incomplète tant que le dessinateur n'y a pas apporté sa pierre. Tout du moins, votre projet d'origine, lorsqu'il préexiste complètement à votre rencontre avec un dessinateur (car un dessinateur peut également vous inspirer une histoire), ne sera pas le même au bout du voyage. Il aura pris le soleil, le vent, la morsure du sel, cela lui donnera une teinte, une tessiture particulière. Et cela le définira.

Et là où vos lecteurs ne verront qu'un chef d'oeuvre du neuvième art, vous y verrez, vous et votre dessinateur, une véritable carte de cette folle équipée. Chaque case, chaque bout de dialogue, les imperfections de tel ou tel trait, l'enchainement de telle scène, l'existence d'une séquence ou l'absence d'une autre, tout cela sera pour vous un témoignage, un souvenir de cette aventure.

Tous les premiers albums d'auteurs débutants ont cette même saveur, si particulière, qui leur rappelle que le plus beau, dans tout ça, cela reste l'aventure commune entre deux auteurs.

(Court, sobre, coco. Tu tombes dans le lyrisme de bas étage, là et ça rallonge. Si tu ne rends pas ces trois dernières planches dialoguées, tu vas t'en souvenir, de la saveur de l'aventure avec Fabien)

Vous l'aurez compris, vous serez obligé de composer.

Il y a certaines choses que le dessinateur ne saura pas faire. Il ne sert à rien d'imposer à toute force cette scène au cadrage digne des oeuvres les plus déjantées s'il a une proposition plus simple, réalisable par lui, et qui conserve l'esprit de la séquence. De même, s'il vous dit que 23 bulles réparties dans 8 cases, cela tue un peu la planche, acceptez de réduire.

(Ah ah ah! Tu peux causer...)

Dans tous les cas de figure, opposer une réponse du style "Je sais ce que je fais, c'est quand même moi qui ai écrit l'histoire", est tout sauf pertinent. Acceptez de vous remettre en cause, de reprendre toute ou partie de votre scénario, faites de cette ingérence constante une source de créativité et d'inspiration, au lieu de le vivre comme une atteinte à vos droits fondamentaux.

(Bon allez, faut conclure, je crois qu'ils ont compris l'idée générale que tu as essayé de développer plus ou moins finement en trois notes interminables. Y'a un p'tit gars fort talentueux qui attend la bible de ton univers)

Il y a tout de même une contrepartie à cette piteuse et précaire situation qui est la votre.

Malgré tout ce qu'il vous dira, vous avez un droit de regard sur le travail de votre dessinateur, et vous pouvez venir le titiller sur son terrain, même si vous n'avez pas fait les Beaux Arts. 




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Published by Henscher
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Jibé 08/06/2007 09:36

Ouééééé ! Il a trouvé comment insérer des liens !! Bravo !! :)

Et bravo pour cette note, si courte fut-elle...

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